Entre
la conception dun texte et sa médiatisation,
entre le manuscrit et le livre imprimé
sinterpose toujours la distance de la technique, cette
distance qui provient du fait que la médiatisation
exige toujours lutilisation dinstruments
ou de postures dans le cas de la parole publique par exemple
techniques, a toujours des implications
concrètes sur la conception même du texte et
son rapport à ses lectures. Le franchissement de
cette distance exige en effet la mise en uvre de
procédures dengrammation spécifiques :
écrire pour le théâtre nest pas
écrire pour lopéra ni pour un film ni
concevoir un roman, etc
Ce que jappelle «
engrammation » nest donc rien dautre que
ladaptation dune volonté ou dune
recherche dexpression aux contraintes techniques du
médium utilisé pour sa médiatisation.
Par exemple le livre implique des procédures
dengrammation fixes et fiables, la
médiatisation par un écran suppose des
modalités différentes ; de même la
transmission de la musique réclame
réclamait jusquà linvention de
lenregistrement des modalités
dengrammation qui sont encore, pour une bonne part,
à la base de toute attitude compositionnelle. Cette
nécessité est générale à
toute recherche de médiatisation créative et
la littérature ny échappe pas.
Même
si, dans divers cas, une part non négligeable de
cette engrammation est la tâche de personnels
spécialisés, un écrivain qui cherche
à contrôler la majeure partie des effets
produits par son texte ne peut pas ne pas connaître la
plupart de leurs possibilités techniques et de leurs
contraintes : écrire, pour une bonne part, ne
consiste en rien dautre quà
évaluer et utiliser les modalités
dengrammation. Un écrivain décide ainsi
des modalités diverses de découpage de ses
textes chapitres, paragraphes, alinéas ,
des types de phrases, du vocabulaire, etc. mais peut
déléguer à un technicien des aspects
quil juge secondaires comme la mise en page et la
typographie. Sur ce point pourtant, certains
écrivains, les poètes notamment sont plus
exigeants qui cherchent à maîtriser
lensemble des procédures dengrammation.
Mais,
alors que la technique du livre na quune
méthode de production (limprimerie et ses
règles concrètes) et une seule méthode
de médiatisation (le livre sous ses diverses formes),
la médiatisation par lordinateur est ouverte
à de nombreuses techniques de production et à
de nombreuses techniques de médiatisation.
Lordinateur
est en
effet un medium possédant une structure triple : une
interface dentrée, un moteur de traitement et
une interface de sortie chacun de ces éléments
étant également, comme le montre le
schéma ci-dessous,
composite.
La
saisie, par exemple, se produit à partir de
nimporte quelle captation physique pouvant être
transmise au moteur de traitement sous une forme digitale.
Ce qui fait que
ces trois éléments sont relativement
indépendants, une interface de saisie peut-être
constituée par un clavier ou par
un capteur
dhumidité ; il en est de même dune
interface de sortie qui peut-être le bras dun
robot, un écran de moniteur, un vidéo
projecteur, etc.
Il suffit pour cela que ces
instruments puissent produire ou interpréter des
informations digitales. Les couches de distance techniques
sont donc ainsi multipliées et, par
conséquent, les besoins dengrammation.
Décider, par exemple, que des informations
météorologiques doivent conduire à
lécriture de textes implique, pour
lécrivain-concepteur, de définir
précisément quelles sont les relations entre
ces événements météorologiques
et les textes quil entend faire produire. Ces
relations devront être formalisées («
engrammées ») dune façon ou
dune autre pour que la médiatisation parvienne
à son résultat.
Faire
écrire du texte par un ordinateur implique donc une
relation à lensemble des composantes de la
structure, donc, dune façon ou dune
autre, une relation à la programmation que
celle-ci
soit directe ou indirecte. Lécrivain se trouve
là face à des niveaux dengrammations
techniques très différents qui vont de la
conception abstraite de la notion de texte à la
définition dun style
en
passant par la représentation des connaissances dans
les univers sur lesquels ses textes doivent se construire.
Par
exemple, en ce qui concerne mes générateurs de
texte, doivent être envisagés au moins trois
niveaux:
1.Un niveau de
programmation algorithmique (software), exemple :
on adjavant
global phraSe
global nomBre
global clE
global terme_choisi
--adj avant
put offset("@",clE) into markur
put 1 into liEn
put length(clE) into lgcle
put char 1 to markur-1 of clE into adjectif
put char markur+1 to lgcle of clE into substantif
--subst
put substantif into clE
sélectionne
abime
groupe
put length(terme) into test_second
put terme into second
----
end adjavant
Partie du programme qui gère les
adjectifs,
ou
encore :
=01000000950$[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point]
[carac2][dis-point] [carac2]...FF
Traduction
de la notion de texte dans le programme « Babel Poesie
»,
ou encore :
<[12|dis-poésie]
>[010030000|v_prendre] [62|m_pied]
[38#] [12|m_tapis]
<[12|dis-poésie]
>[010030020|v_remarquer]
<[12|dis-poésie]
>[110000000|v_avoir] [60|m_principe]
<[12|dis-poésie]
>[110000000|v_être]
<[12|dis-poésie]
>[110000000|v_être]
[12|m_réalité]
[=1|a_concret]
<[12|dis-poésie]
>[110000000|v_poétiser]
<[12|dis-poésie]
>[110000100|v_être] [126#]<
[78#] [133#] [1110000|v_savoir]
[28#] [116#] [199#]>
<[12|dis-poésie]
>[110000100|v_être]
[12|dis-poésie]
<[12|dis-poésie]
>[110000100|v_être]
[12|m_beauté]
<[12|dis-poésie]
>[110000100|v_être]
[32|m_conversation] [60|m_affaire]<1|
[78#] [38#] une piscine<2|
[10|m_eau] [=1|a_chaud]<3|
sulfureuse|3>|2>|1>
<[12|dis-poésie]
>[110000100|v_être]
[32|m_modèle] [=1|a_idéal]
<[12|dis-poésie]
>[110000100|v_être] [32|m_pluie]
[=1|a_glacé 2]<1| [142#]
[32|m_montagne]<2| [=1|a_brumeux]|2>
[10|m_été]|1>
Traduction
dune part des « représentations de
connaissances » nécessaires à
lécriture de ce même texte.
Même
si tous les utilisateurs dordinateurs nen ont
pas toujours conscience, toute médiatisation
informatique multiplie les niveaux de distances techniques ;
et, ce sont dans ces distances et dans les jeux
quelles permettent que sinstallent du même
coup des ouvertures de possibles, par conséquent des
niveaux dengrammation. Du coup les possibilités
des textes sont beaucoup plus nombreuses et variées.
Ainsi tout texte numérique peut-être soit :
De
plus, ce même écran peut être
utilisé de façons extrêmement diverses.
Il suffit pour sen convaincre de regarder les travaux
de Simon Biggs, Jenny Holzer, Joseph Sanderson
ou les
miens. Dans chacun de ces cas, lopération de
lecture peut-être serait-il dailleurs
plus juste de parler de « confrontation au texte »
est très particulière et sert une conception
spécifique de la littérature.
En
ce qui me concerne, je travaille sur du texte
génératif (je me suis souvent expliqué
là-dessus), cest-à-dire un texte qui
nexiste que dans le moment de sa lecture et ne se
produit que sous des conditions bien particulières
tantôt en spectacle (Trois mythologies et un
poète aveugle,
nographies) tantôt en
installation, tantôt en production internet
(Trajectoires, Fiction (fictions)), tantôt
dans des situations mixtes installation-accès
internet (Fiction (fictions)). Chacune de ces
conditions concrètes de production déterminant
une modalité de lecture spécifique : «
lire » Babel Poesie nest pas lire
MeTapolis ni Labylogue
chacune de
ces présentations met le lecteur dans des conditions
telles quil doit, à chaque fois,
réapprendre ses techniques de lecture et
réévaluer toutes les relations quil
entretient avec cet acte.
Les
caractéristiques du texte génératif
sont en effet :
1.
diffraction du texte dans lespace numérique
2. ni origine ni fin
3. pas dautre être constitutif que le
fonctionnement lui-même
4. primauté du processus sur le résultat
5. maintien constant de louverture des possibles
6. aucune lecture népuise luvre
7. intérêt centré sur le renouvellement
indéfini du processus
8. passage de léternité ( présent
indéfini ) au présent infini acte.
Dans
ce cadre, lécran fait du texte un spectacle,
caractéristiques que jai exploitées dans
Trois mythologies et un poète aveugle et
nographies. Les « lectures » portent
alors sur :
1. la « fabrique » du texte plus que le texte
lui-même
2. la variation
3. lindividualité des lectures
4. la recherche de linfini
Aussi
la nature profonde dun tel texte est-elle
complètement originale : écrire consiste
essentiellement à concevoir des engrammations de
modèles et donc des « possibilités »
de textes.
Plutôt
que de médiatiser du texte lécran
explore alors les imaginaires du texte, doù les
ambiguïtés de ses lectures : ce qui est lu est
autant ce qui nest pas affiché mais qui
pourrait lêtre que ce qui est contextuellement
donné à lire : la présence du texte
signe en même temps toutes ses absences.
published
in dichtung-digital
3/2004